L'Homme Qui Se Prenait Pour Dieu

L'horrible son de la chair qui se découpait commença enfin à s'entendre dans toute la pièce. Il connaissait bien ce son, il l'avait entendu tellement de fois auparavant… Il n'aurait pourtant jamais pensé entendre un son aussi familier en ce lieu. Le jeune homme reposa le dossier médical qu'il avait du lire une bonne dizaine de fois, et chercha la provenance du son.

Il était produit par une femme charmante, qui s'occupait normalement des soins vétérinaires. Elle était en train de disséquer un rat qui venait de mourir. Un rat de couleur blanc, qui perdit peu à peu son beau pelage pour en laisser un teinté de sang, tandis que la femme retirait avec une extrême précaution les organes internes, afin de ne pas les briser ou les ouvrir. L'homme trouvait le geste gracieux, magnifique. Il admira la délicatesse avec laquelle elle retirait les intestins en les déroulant afin de ne pas les abîmer, la beauté du geste qui lui permettait de retirer les organes vitaux sans leur faire subir de dommages, la finesse avec laquelle elle atteignit la colonne vertébrale.

Le jeune homme se demanda pourtant quel était l'intérêt de retirer tous les organes internes aussi délicatement. L'animal était mort, c'était un fait indéniable. C'était la loi de la nature : on naît, on grandit, on se nourrit, on vieillit, et enfin on meurt. Enfin sauf quand quelqu'un d'autre choisit l'heure de votre mort, songea-t-il, en réprimant un petit rire. Après que cette pensée malsaine quitta son esprit, il s'approcha finalement de la jeune femme.

"Dis-moi… Pourquoi tu t'embêtes à retirer tout ça de ce rat ? Il est mort, tu sais ?

- Evidemment que je le sais, imbécile !" dit-elle en pouffant de rire. "Je voulais juste… Essayer quelque chose.

- Les livres de médecine montrent déjà l'intérieur d'un rat en long, en large et en travers. Donc, tu comptes en faire quoi ?"

La jeune femme soupira. Jamais son collègue ne se fut montré si insistant, peu en importait le sujet. Normalement, ils restaient chacun dans leur coin, se faisant parfois un signe de main en se disant "Bonjour". Plus rarement, ils échangèrent un "Ça va ?", mais leur relation était purement professionnelle. C'était pour elle le premier échange le plus long qu'ils n'aient jamais eu.

"Mais je sais ce que je fais, ne t'en fais pas. Tu veux que j'en fasse quoi, de toute manière. Le passer à la broche ?

- Non, je ne pense pas." répondit l'homme, avec une neutralité marquée dans la voix. Aucune émotion ne venait de lui, il préférait se montrer neutre en tout points. "Je me pose juste la question. Je ne t'ai jamais vu disséquer un animal avec autant de finesse.

- Eh bien, tu sais… A force, il y a certaines choses qui se font.

- Tu as découvert quelque chose ?" Lui demanda-t-il avec un sourire sur son visage.

Cela prit la jeune femme au dépourvu. Elle n'avait jamais vu son collègue lui sourire. Il était certainement forcé, mais elle ne put le remarquer. Elle resta à contempler le sourire de l'homme avec qui elle ne parlait jamais. Elle le trouvait magnifique, se disant qu'il devrait sourire plus souvent, ça embellit son visage. Mais l'homme reprit une expression neutre.

"Alors ?

- Eh bien… Tu sais…

-J'en étais sûr, tu as découvert quelque chose ! Et quoi donc ?" demanda l'homme, en reprenant un sourire. Il était prêt à s'abreuver des paroles de la jeune femme, et pendant une fraction de seconde, il y eut un silence gênant tandis qu'ils se regardaient les yeux dans les yeux. Puis la jeune femme secoua la tête, et expliqua.

"Il y aurait une possibilité de ramener les animaux à la vie… Une sorte d'énergie, du moins on peut l'appeler comme ça. J'ai essayé de la reproduire avec mes propres moyens, j'ai construit avec…" Elle se retenait de dire "Mon mari". Elle se sentait stupide de le faire, mais quelque part au fond d'elle, elle ne voulait pas qu'il sache qu'elle était mariée. "Avec mon ami, pendant plusieurs semaines, voir plusieurs mois… Et elle est fonctionnelle. Et on pense que nos recherches vont enfin porter ses fruits. Malheureusement… Mon m-". Presque. Elle se maudissait intérieurement. Son mari était mort depuis plusieurs mois, pourquoi lui cacher ainsi une vérité aussi importante ? Mais l'homme ne sembla pas se soucier de ce détail, alors elle reprit son explication. "Mon ami est mort durant la première tentative de faire fonctionner la machine que nous avions mis au point. Le panel de commandes lui a explosé au visage, le blessant grièvement. et il était…

- Va droit au but, je te prie.

- D'accord. Donc cette machine génère une énergie électrique qui serait capable de rendre la vie aux corps vivants. Donc, je m'apprête à utiliser ce rat comme sujet d'expérience.

- Pourquoi lui retirer les organes, alors ?

- Il faut que le courant circule totalement dans les os. Si un organe n'étant pas relié directement à l'os, par exemple les intestins, seraient en contact, ce serait de l'énergie gaspillée. Et cette machine prend longtemps à fabriquer son énergie, donc je préfère faire un corps vide et moins lourd pour expérimenter ma machine.

- Je vois… Serait-il possible que je vienne assister à ton expérience ?"

La jeune femme retient un sourire, jubilant intérieurement.

"Bien sûr que tu peux"


La nuit était sombre et silencieuse, une nuit comme il les aimait. Il trouvait que la nuit était délaissée par les hommes, par ceux qui préféraient se glisser dans leur lits chaud, par ceux qui regardaient les programmes de la nuit, ou encore ceux qui jouaient aux jeux vidéos. Il haïssait ce genre de personnes. Ainsi, il glissa dans la noirceur de la nuit, encapuchonné dans son long manteau noir. Arrivant enfin au lieu fixé, et passant brièvement les formalités qu'il trouvait ennuyeuses, il s'avança dans un escalier taillé dans la pierre, suivant la jeune femme avec laquelle il avait parlé plus tôt dans la journée. Il descendit jusqu'à une grande salle qu'il situa à environ 9 mètres sous la maison. Une machine extrêmement complexe trôna au centre, et le jeune homme jubila intérieurement. Il avait enfin devant lui ce qu'il cherchait, après tant d'années de recherches.

"Quelle complexité !" dit-il.

"Je sais, faudrait trouver un moyen de faire mieux…

- C'est déjà pas mal. Alors, ou est ce rat ?"

L'ego de la jeune femme venait de prendre un coup. Le rat l'intéressait plus qu'elle. Elle savait qu'elle avait du mentir légèrement, mais n'avait-elle pas fait en sorte de lui faire comprendre qu'elle était seule, ce soir ?

"Il est déjà prêt pour l'essai." répondit-elle, d'une voix qu'elle essaya d'assurer, mais qui trahissait une déception immense.

- Alors montre-moi comment marche cette ingénierie !" dit-il.

Et pour une fois, le sourire aussi charmeur qu'elle avait vu se transforma en un sourire malsain. Le genre de sourire qu'ont les psychopathes et meurtriers au cinéma, se dit la jeune femme, et elle remit en question les intentions de l'homme. Ce dernier observait avec une lueur malsaine la machine qu'avait créé cette femme. Autant de composants électroniques et de matériaux avaient du coûter une fortune.

"Combien ça t'a coûté de fabriquer tout ça ?" demanda-t-il, entre l'étonnement et l'envie. Il n'avait jamais vu une machine aussi élaborée.

"J'ai…" hésita-t-elle, avant de se cacher un peu le visage, rongée par la honte. "J'ai utilisé l'assurance-vie de mon mari…

- C'est vrai que ça rapporte, mais est-tu sûre que c'est ce qu'il aurait voulu ?" demanda l'homme, une lueur malsaine dansant dans ses yeux.

"Bien… Bien sûr ! C'était son rêve le plus cher !" dit-elle, une pointe de doute dans la voix qu'elle s'empressa de chasser. "Et il en est mort pour l'accomplir !

- Bref, démarre-moi ça." dit-il, semblant avoir déjà oublié cette conversation. Il n'était pas le genre d'homme qu'il fallait décevoir ou faire patienter.

La femme fut réticente à activer la machine qu'elle avait construite durant toutes ces années. Mais avait-elle le choix de ce qui allait se passer ? L'homme en face d'elle devait bien mesurer une tête de plus qu'elle, et il était loin d'être un homme sans défenses. De plus, il bloquait l'unique sortie de la pièce. Elle était bloquée.

Alors elle alla doucement vers le panel de commandes, et entra la séquence de démarrage. Que pouvait-elle faire d'autre ? Il n'y avait aucun moyen de simuler le fonctionnement de la machine, ou encore de la casser depuis ce panel. Et si rien ne se passait, il allait être évident qu'elle serait vite suspectée de le faire marcher. Ainsi, elle s'activa, et la machine démarra.

Un courant électrique partit du panel de commandes depuis des longs fils de cuivre jusqu'à commencer à alimenter un genre de générateur secondaire duquel s'élevaient deux grands éclairs blancs, récupérés par un genre de paratonnerre accroché au plafond. De ce dernier couraient un courant électrique visible par la petite lueur blanche que produisaient les câbles de branchement. Ces derniers serpentent le long de plusieurs bobines de tesla miniatures avant d'activer le générateur central, qui se met à luire d'une couleur blanchâtre.

"C'est pas norm…" commença la jeune femme, étant resté au panel de contrôle. Elle ne finira jamais sa phrase, le générateur central rentrant en surcharge avant de produire une explosion de laquelle s'échappèrent plusieurs éclairs blancs de haut voltage, ricochant sur les parties en métal projetées par l'explosion avant de se faire absorber par la terre.

Lorsque l'homme rouvrit les yeux, il ne restait de la machine qu'un cratère béant, duquel quelques flammes venaient lécher les parois, tandis que plus loin, le corps de la femme carbonisé s'était fait empaler sur un morceau de métal tranchant. Alors pour la première fois de sa vie, l'homme se mit à rire.


Sous un grand manteau de neige, enfoncé sous terre, dans le laboratoire de l'homme

Une fois son histoire racontée, l'homme, ayant maintenant une quinzaine d'années en plus, se leva doucement de sa chaise avant de se faire interroger par un autre homme.

"Dites… Vous aimiez cette femme ?" demanda l'autre homme d'un air pensif.

"Pas le moins du monde. Je voyais bien qu'elle avait des sentiments pour moi, mais qui aurait dit oui à cette femme ?" répondit le premier d'un air parfaitement neutre.

"Et quel ressenti avez-vous eu sur cette histoire ?

- Le ressenti ? Que j'avais le pouvoir de Dieu entre les mains, et que je compte bien l'utiliser. Je suis un homme qui se prend pour Dieu." répondit-il d'un air jubilatoire qu'il se garda bien de cacher.

Et sur ces paroles, il repartit vers ses différentes créations, les examinant. Comme à son habitude, le Dr Relischt le suivit, tenant dans ses bras un stock de chair légèrement putréfiée afin d'aller nourrir ces monstres. Mais alors qu'il passa devant les Pourris, le Dr Relischt jura voir l'un d'entre eux se tourner vers l'homme et le fixer du regard, semblant articuler deux simple mots, les deux mots les plus impactant qu'il n'ait jamais entendu après cette histoire.

"Je t'aime"

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